Quelle est votre histoire préférée du Concours

vendredi 21 mars 2008

J'ai froid

A – J’ai froid.
B – Ah oui ?
A – Oui, oui. J’ai froid.
B – Mais pourquoi ?
A – Pour rentrer plus vite dans le vif du sujet, pardi.
B – Le sujet ?
A – Mais oui, vous savez bien. Le sujet de la discussion, ce qu’il faut dire, faire et traiter !
B – Le froid ?! Vous êtes sujet au froid ?
A – On me l’impose, là n’est pas la question. Je dis que j’ai froid pour… Pour le dire, provoquer ce petit quelque chose qui fera naître le dialogue, enfin vous voyez !
B – Je n’y comprends rien.
A – Rien ?
B – Mais que dois-je dire alors ?
A – Je ne sais pas moi ! En tout cas c’est absurde de demander pourquoi ! Avec des réponses pareilles, on va droit dans le mur. Je vous demande pourquoi vous avez chaud au soleil ?
B – Au moins, c’est franc. Je ne comprends pas exactement, je demande donc pourquoi vous avez froid. Il y’a plusieurs façons d’avoir froid, et peut-être puis-je vous aider…
A – Etre franc ! Voilà autre chose. Il faut parfois ne pas être franc.
B – Fichtre, mais pourquoi ? Et que faut-il être alors ?
A – Tenez, c’est bien simple, la discussion n’a plus de sens avec votre question, on va droit dans le mur je vous dis ! Il faut, pour que ces choses là fonctionnent normalement, ne pas être trop franc. Répondre euh… Comme il faut.
B – A « j’ai froid », je dois répondre comme il faut, et tronquer mes interrogations sincères pour ce qu’il faut qui semble plus correct ?
A – Oui, oui.
B – Et qu’est-ce ici que le correct ? Dites moi ce qu’il faut que je dise comme il faut.
A – Ah vous m’ennuyez !
B – Mais pourquoi ? Je suis encore un peu trop franc peut-être ? Dites moi comment peut-on dire ce qu’il faut quand on ne comprend pas ce qu’il faut ? Vous avez froid, que dois-je dire ? Acquiescerais-je simplement sans ne trop savoir pourquoi le froid vous gagne ?
A – De toute façon, pourquoi le savoir ?
B – Et bien parce que moi je n’ai pas froid ! Je m’étonne donc de notre divergence quand à l’appréciation de la température. Cela m’interpelle.
A – Ah oui ?
B – Oui.
A – Et bien moi je dis que vous ne comprenez rien avec vos questions d’étonné à la noix.
B – Eclairez moi.
A – Vous demandez pourquoi… Pourquoi ! Il faut tout vous dire à vous ! Même l’inutile, vous ne saisissez pas les phrases implicites ! Nous ne parlions pas vous et moi, vous êtes d’accord ?
B – Admettons.
A – Bon, j’engage la conversation, je dis que j’ai froid. Implicitement vous devez saisir que je cherche à entamer un dialogue, et ce en faisant remarquer un détail se rattachant à un sujet traitable en tout temps et en tout lieu, parfaitement adapté aux entrées en matière, la météo. Le temps qu’il fait si vous préférer. Je dis « j’ai froid » pour aborder cette idée, je me met en avant sur ce sujet simple. Je vous tends une perche facile que tout un chacun attraperait comme il faut, et vous, vous demandez « pourquoi ». Droit dans le mur !
B – Aaaah… La raison nous l’oublions. Nous ne parlions pas, peut-être avec raison, et vous briser le silence d’une façon que j’aurais du relever pour engager une conversation insipide sur le temps qu’il fait.
A – Mais oui ! Si vous voulez, c’est cela, il est de nature de le faire bon sang ! C’est comme cela que l’on communique toujours, comme cela que l’on entre en matière. Tout le monde, tout le temps. Admettez que quand vous demandez à quelqu’un comment il va après lui avoir dit bonjour, vous vous contreficher de le savoir, c’est juste de nature de le demander. Une façon sûre de commencer la discussion, une prise pour l’escalade des mots vers le dialogue. C’est comme cela, c’est tout ! On parle comme ça, on communique comme ça, en bref c’est comme cela qu’on vit.
B – Hmmm, vous n’avez pas froid alors ?
A – Si un peu.
B – Ah oui ?! Pourquoi ?
A – Parce que vos imbécillités m’indisposent. Pourquoi parlerions-nous de cela ! Ce n’est pas le sujet.
B – Hmmm… ?
A – Je ne sais pas… Je… Nous ne parlons pas du froid, ou plutôt du fait que j’ai froid pour… Pour véritablement en parler, si vous voulez ! Si je le dis, c’est uniquement pour engager la discussion, pour échanger de manière normale, et convenue, un demi sourire aux lèvres ! Il n’est pas question de moi, ou du froid véritablement.
B – D’accord. Donc… Euh… Nous ne parlons pas… Vraiment. C’est cela ? Au final, nous sommes un peu des acteurs, dans ce que vous dites ?
A – Comment ça des acteurs ?
B – Et bien, sauf s’il est de nature de l’Homme commun que vous décrivez de ne parler qu’en termes s’illustrant par leur vacuité, nous ne sommes que des acteurs. Des gens qui font semblant de parler de choses qui au final ne les intéressent pas, uniquement pour respecter une sorte de code absurde qui dicte les lois de la neutralité et de l’ennui dans la communication.
A – Je…
B – C’est bien cela n’est-ce pas ? Au final…
A – Je… Mais je ne sais pas moi ! Je discute, uniquement ! Je fais comme les autres. Comme tout le monde le fait, il n’y a pas d’erreurs possibles. Tenez nous marchons bien tous de la même façon ! Pourquoi ne parlerions-nous pas tous de la même façon, pourquoi n’agirions-nous pas tous de la même façon ? C’est tellement plus simple de… De… De se taire !!
B – Plus simple ?
A – Mais oui, regardez vous-même ! Vous m’énervez ! C’est plus simple de sourire et de parler de la pluie et du beau temps que de parler de soi, de s’extérioriser, pour finir par être invariablement déçu ou anéanti ! C’est plus simple de cacher tout ça, et de s’aligner comme les autres. C’est plus simple d’accepter en silence ! C’est plus simple d’avoir froid et de dire qu’il fait beau ou moche en termes aseptisés. De toute façon la nature humaine est comme ça ! Voilà ! Alors oui, je préfère dire que j’ai froid de manière insipide et engager une conversation sur ces idées de verre auxquelles on s’accroche un peu avant qu’elles ne cassent. Au moins, comme ça, on est heureux !
B – Heureux ? Vraiment… Vous êtes mort de froid au-dedans alors vous vous réchauffez en vous blottissant dans de minces couvertures de mensonges hypocrites, d’ersatz de solutions à vos existentiels problèmes, ou bien de palliatifs à vos sentiments les plus sincères. Vraiment heureux malgré tout que de devoir se chauffer près d’allumettes, laissant mourir la flammèche de votre cœur, plutôt que d’alimenter sans cesse des bûches du savoir et du bien être simple et sincère votre brasier intérieur ? Personnellement, mon choix est fait. Je préfère essayer de changer la donne du thermomètre que d’entrer dans le courant inlassable du sort commun, qui semble sans arrêt avancer vers le fond d’un trou qui n’en a pas, le tout de manière tout à fait consciente. Je préfère demander pourquoi vous avez froid, et me demander pourquoi j’ai froid quand cela m’arrive, plutôt que d’épiloguer des heures entières sur rien.
A – Question de point de vue.
B – Vraiment ?
A – Je n’en sais rien… Peut-être avez-vous raison ! De toute façon au fond je sais n’en être pas capable…
B – Et bien pourquoi ? Posez-vous la question ! Pourquoi avez-vous froid ? Est-ce cette fenêtre ouverte ? Fermons-la. Est-ce un froid plus sournois, de ceux qui engourdent le cœur, et qui mérite plus ample réflexion ? Ne le laissez pas de côté pour vos larmes ce soir sur l’oreiller, prenez-le et étudiez-le savamment pour avoir clairement à l’esprit qu’il existe et que vous êtes en train de le régler. C’est seulement de cette manière à mon avis que l’on peut vivre réellement, communiquer réellement, agir réellement.
A – Peut-être…
B – Bien sûr ! Je parlerais volontiers avec vous de la météo, ou tout autre sujet de cet ordre, mais uniquement si j’en ai une envie réelle qui m’y pousse. Pas si je tire cela d’un procédé conventionnel qui vise à brider tout sentiment pour paraître politiquement et socialement correct.
A – Certainement c’est mieux en effet.
B – Vous savez, je pense que nous les Hommes, nous sommes de mauvais ouvriers, quand il s’agit de nous-mêmes. On n’arrive pas véritablement à se construire. Oui, c’est cela… Sur le chantier de sa vie, l’Homme a du mal à couler le ciment nécessaire aux fondations de sa maison, alors il vit dans des préfabriqués.
A – Oui, mais comment construire ? Comment s’affranchir de tout cela ? C’est plus facile d’y rester.
B – Plus facile certes, plus dommage aussi. Intéressante question, peut-on se satisfaire d’une chose parce qu’elle est plus facile ?
A – Non, certainement. Mais enfin, ça joue malgré tout.
B – Je crois que là encore c’est la société qui joue son rôle, et pas nous. Si cette société globale et unique d’êtres superficiels dicte qu’il est bien plus aisé de se laisser couler dans le froid fleuve de l’existence commune, alors notre esprit même se persuadera que tout autre tentative sera couronnée d’échec, parce que trop difficile… Pourtant est-ce vraiment plus facile de calquer sans cesse nos pas sur le voisin de pallier, tout en supportant le poids de notre honte et de notre misère qui reste enfermés dans notre cœur ? Est-ce simple de ne pas crier notre douleur, sans même le droit à une cuillère en bois entre les dents ? Je ne crois pas, et je ne veux pas rentrer dans cette cage.
A – Vous avez peut-être raison, peut-être que toute voie est plus ou moins facile, ou plus ou moins difficile à suivre. Peut-être qu’il ne faut pas juger là-dessus, et s’engager dans la plus sincère à notre nature…
B – Oui c’est cela ! Et je crois qu’il n’est dans la nature de personne de suivre un troupeau abruti d’idées impersonnelles. C’est pourquoi je ne vais pas sur les brisées des autres.
A – Hmm vous avez sûrement raison, au final. J’ai froid, mais cette conversation mais chaleureuse finalement, merci bien.
B – Bon, et pourquoi avez-vous froid finalement ?
A – La fenêtre.
B – Je la ferme…

1 commentaires:

DoZeR a dit…

le B-A BA du dialogue :p